Argumentaire

C’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet ; parce que le langage seul fonde en réalité, dans sa réalité qui est celle de l’être, le concept d’ego.

— « De la subjectivité dans le langage », PLG I 259

La formule d’Émile Benveniste touche à la question clé de la linguistique moderne : celle de la place du sujet, du « Je », dans la langue. Comme toute vraie question, elle ne permet pas de réponses directes, mais, en revanche, elle suscite une série d’autres interrogations : dans quelles conditions et par quels moyens, se constitue et se manifeste cet « ego », ce « Je » du sujet parlant ? Ces éléments sont-ils purement historiques, liés aux langues particulières, ou y a-t-il place pour penser des « formes universelles » afin d’exprimer la subjectivité? Ou encore: que signifie « constitution » du sujet dans le contexte linguistique ? Est-ce la pure production du « Je » par les opérations de la langue, ou plutôt l’adaptation des formes linguistiques par un locuteur qui achèverait un mouvement dont le départ serait ailleurs que dans la langue ? Nous avons le plaisir de vous inviter à réfléchir sur ces questions au cours d’un atelier linguistique qui aura lieu à l’Institut de Philosophie de l’Académie des Sciences, à Prague. Nous attendons des contributions portant sur les conceptions de la subjectivité élaborées par les représentants majeurs de la linguistique moderne (Saussure, Jakobson, Bühler, Pos, Hjelmslev, Benveniste), mais aussi par des partisans d’autres disciplines inspirées, ou inspiratrices, de la linguistique (philosophie, psychanalyse, sciences cognitives, sociologie).

Programme

9:00 – 9:20

Le mot d’introduction

Irène FENOGLIO, Tomáš KOBLÍŽEK


9:20 – 10:10

Le verbe « s’historiser » chez E. Benveniste

Aya ONO, professeur Université de Keio, Yokohama


10:10 – 11:00

L’asubjectivité de la langue comme le moteur de l’expansion de la subjectivité

Martin POKORNÝ, professeur Université Charles, Prague


Pause-café

11:10 – 12:00

L’héritage de Freud chez Benveniste. La question du sujet

Irène FENOGLIO, directrice de recherche, CNRS–ENS, ITEM, Paris


Pause de midi

13:30 – 14:20

Sur l’articulation du sujet par le langage

Eva KRÁSOVÁ, professeur Université Charles, Prague


14:20 – 15:10

Dire « nous ». A la recherche de l’imaginaire politique de la linguistique benvenistienne

Giuseppe D’OTTAVI, chercheur associé, CNRS–ENS, ITEM, Paris


Pause-café

15:20 – 16:10

La notion de la subjectivité dans le discours de presse : de l'époque soviétique à l'époque post-soviétique

Valentina CHEPIGA, Université Aix-Marseille, chercheuse associée, CNRS–ENS, ITEM, Paris


16:10 – 17:00

Le « Je » chez Bourdieu. L’auteur littéraire et le sujet linguistique

Josef ŠEBEK, professeur Université Charles, Prague


Pause-café

17:10 – 18:00

Subjectivité et connaissance intime de la langue

Tomáš KOBLÍŽEK, chercheur à l’Académie Tchèque des Sciences, Prague

Résumés

La notion de la subjectivité dans le discours de presse : de l'époque soviétique à l'époque post-soviétique
Valentina Chepiga

La langue de la presse a d'énormes possibilités d'influence sur la langue et sur la société en général. Le linguiste russe, Nikolai Konrad disait que la langue de la presse, par ses valeurs standardisées, unit la nation. La particularité du langage totalitaire se caractérise par une forte idéologie, par une forte politisation, d'où la fonction de cette langue qui forme l'individu et manipule sa conscience. La période soviétique se caractérise par des normes linguistiques qui prennent un caractère dogmatique et touchent à tous les domaines de la vie de tous les jours. Les années 1985 – 1991 sont marquées par un grand changement qui se caractérise tout d'abord par une variété de styles, de moyens linguistiques, de contenus. La subjectivité – ouverte ou cachée – change de paradigme. Le « nous » dogmatique laisse sa place à un « jeu » plurifonctionnel, la propagande laisse sa place à une manipulation voilée de la conscience. Qui sont ces « je », où est passé le « nous », telles sont les questions que la présente intervention abordera.


L’héritage de Freud chez Benveniste. La question du sujet
Irène Fenoglio

Un parcours de lecture de textes ou manuscrits de Benveniste permet d’établir la genèse d’un lien entre deux théories, une théorie linguistique de l’énonciation en train de se constituer et la théorie psychanalytique antérieure. Il s’agira, dans cette contribution, de faire apparaître l’étayage anthropologique que la théorie freudienne offre aux problèmes de linguistique générale posés par Benveniste. Cela met au jour, du même coup, l’étayage linguistique qu’apporte Benveniste à la découverte freudienne en ce qui concerne le rôle du discours dans la thérapie psychanalytique et son corollaire essentiel, le sujet.
Ce qui rapproche la linguistique de Benveniste de la théorie freudienne du langage passe par ce que Benveniste appelle, dans son article de 1946, la « théorie linguistique de la personne verbale ». La re-découverte de la disparité entre Je-tu et Il/on lui permet d’élaborer la théorie de l’énonciation avec le descriptif de son « appareil ». Là est le cœur de l’héritage, à tout le moins d’une profonde convergence de compréhension des faits du langage et de ce qui en permet l’expression subjective consciente ou inconsciente, subjectivité inhérente au langage.


Subjectivité et connaissance intime de la langue
Tomáš Koblížek

Dans son étude intitulée « Phénoménologie et linguistique» (1939), Hendrik Pos distingue deux approches de la langue qu’il considère comme essentielles : l’approche « phénoménologique » et l’approche « scientifique ». Tandis que la première prend comme point de départ l’expérience immédiate ou vécue de la langue, la seconde se fonde sur son observation théorique et distanciée. La thèse majeure de Pos est la suivante : c’est non seulement l’observation, mais aussi l’expérience immédiate qui fournit une connaissance du langage et qui n’est donc pas un champ désordonné d’idées.
Notre communication s’inscrira dans ce projet ancien et jamais développé d’Hendrik Pos : premièrement, nous reprendrons le présupposé de l’auteur, selon lequel la connaissance de la langue ne se constitue pas seulement ad hoc, par l’observation, mais qu’une connaissance immédiate est déjà en jeu quand on parle : nous parlerons de connaissance intime ou familière de la langue. En revanche, nous nous distinguerons de Pos en insistant sur le fait que la connaissance intime de la langue ne concerne pas un certain domaine psychique, un domaine du soi parmi d’autres, mais que la conscience de la langue est une conscience de soi tout court. L’étude de l’image immédiate du langage revient ainsi à l’étude des formes sous lesquelles le soi devient présent à soi-même dans la langue.


Sur l’articulation du sujet par le langage
Eva Krásová

La question que nous traiterons ici, celle de la place du sujet dans le langage, ne va pas sans certaines conditions particulières, ni certains présupposés. L’une des approches possibles consiste à établir la place du sujet dans le langage grâce au concept du « je/moi », que nous tâcherons d’éclaircir dans le présent essai. Par le biais d’une première analyse de la notion d’articulation, nous dégagerons la différence qui sépare une conception instrumentale du rapport entre langage et sujet et une « autre » conception. En d’autres termes, il s’agira pour nous de déterminer si le langage précède le sujet, ou si c’est le sujet qui précède le langage. La conception instrumentale de l’articulation linguistique présuppose une vision privilégiée du rôle du langage, telle qu’on la trouve chez Benveniste. Nous tâcherons de remettre en cause cette conception en invoquant la nature transsubjective de la communication (E. Balibar) et en prenant en considération la symétrie du signe linguistique dans le développement du langage. Ces deux axes de réflexion nous mèneront à la conclusion que le langage ne joue pas le rôle d’instrument, ou plus précisément qu’il ne joue pas nécessairement ce rôle, et qu’il est plutôt une manifestation, un symptôme d’une prise de conscience de la part du sujet à travers l’autre.


Dire « nous ». A la recherche de l’imaginaire politique de la linguistique benvenistienne
Giuseppe D’Ottavi

Le verbe « s’historiser » chez E. Benveniste
Aya Ono

Emile Benveniste emploie le néologisme mystérieux « s’historiser » dans son article « Remarques sur la fonction du langage dans la découvertes freudienne » (1956), article dont le texte a été rédigé sous l’influence du « Discours de Rome » de J. Lacan. Nous examinerons cet hapax sur deux plans: 1) nous situerons l’article en question dans le contexte historique français des sciences humaines ainsi qu’au sein des écrits du linguiste ; 2) nous focaliserons notre attention sur les emplois du mot « histoire » ainsi que sur la signification des verbes pronominaux chez Benveniste. À travers cet examen, nous essayerons de nous interroger sur une «subjectivité» particulière, émergée de l’idée benvenistienne de « s’historiser ».


L’asubjectivité de la langue comme le moteur de l’expansion de la subjectivité
Martin Pokorný

La question de la place du sujet dans la langue devient intellectuellement productive seulement si on reconnaît la différence principale entre toute la sphère d’expérience attribué comme possession au tel ou tel sujet et le champ asubjectif de la langue. C’est précisément l’asubjectivité de la langue qui fournit la possibilité d’en faire le moteur direct et indirect de notre expérience „eue“ dans la direction des expériences „à avoir“.


Le « Je » chez Bourdieu. L’auteur littéraire et le sujet linguistique
Josef Šebek

Selon Pierre Bourdieu, « l’auteur » est un point privilégié qui permet de « envisager » et comprendre le champ littéraire comme un « espace des possibles ». C’est grâce à cette figure ou rôle qu’on peut pratiquer la « nouvelle science des œuvres », c’est-à-dire interpréter un texte littéraire en relation avec le champ qui représente son contexte social. Mais est-il vraiment possible de « reconstruire » le « point de vue» d’un auteur? Peut-on confondre l’auteur textuel avec l’auteur social (l’acteur du champ) ou biographique? Et dans toutes les œuvres d’un auteur, rencontrons-nous toujours le même sujet? Telles sont les questions qui se posent quasi automatiquement dans le contexte de la pensée sur l’auteur littéraire et sujet linguistique des dernières cinquante années. Dans cette communication, je voudrais examiner la théorie de l’auteur de Bourdieu en confrontation avec sa théorie du langage et avec quelques conceptions parallèles ou «post-bourdieusiennes » (en particulier, les notions d’« ethos » et d’« posture » chez Dominique Maingueneau, Ruth Amossy et Jerôme Meizoz) qui, en soulignant la relation entre le texte et le contexte social, restent réceptives à la nature complexe de l’auteur.

Intervenants

Irène FENOGLIO
directrice de recherche, CNRS–ENS, ITEM, Paris
Giuseppe D’OTTAVI
chercheur associé, CNRS–ENS, ITEM, Paris
Aya ONO
professeur Université de Keio, Yokohama
Marina DE PALO
professeur Université de Rome « La Sapienza »
Tomáš KOBLÍŽEK
chercheur à l’Académie Tchèque des Sciences, Prague
Eva KRÁSOVÁ
professeur, Université Charles, Prague
Martin POKORNÝ
professeur Université Charles, Prague
Josef ŠEBEK
professeur, Université Charles, Prague

Contact

Le principal coordinateur
Tomáš Koblížek, Ph.D.
koblizek@flu.cas.cz